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Mercredi 10 janvier 2007
"Le haïku est né du renga. Le renga est un poème collectif pratiqué au Japon depuis le VIIIe siècle. Chaque auteur successif s'y exprimait en un tanka qui est un poème complet en soi composé de deux versets (ou ku), le premier (appelé hokku), de 5-7-5 syllabes, et le second de 7-7 syllabes.

Au XVIe siècle apparaît le haïkaï qui est le premier verset du tanka. Ce petit poème de dix-sept syllabes (chiffre sacré) connaît une vogue extraordinaire au Japon à partir du XVIIe siècle; c'est beaucoup plus récemment qu'on le nommera "haïku"."
J.-H. Malineau
Paroles du Japon, Albin Michel

Par HK
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Dimanche 14 janvier 2007
Parmi les règles de composition d’un haïku traditionnel, il est un principe surprenant : la présence d’un kigo (et un seul) dans le poème. Le kigo est un mot de saison – on pense en premier lieu au nom même des saisons : printemps, été, automne, hiver. Mais en fait, il existe plusieurs milliers de kigos.

En japonais, certains mots dénotent clairement une saison, et constituent des kigo à part entière. Urara, que l’on peut traduire par l’adjectif radieux, qualifie l'aspect lumineux de toute chose pendant la période stable du printemps. Kiri désigne un brouillard d’automne. Le même phénomène au printemps s’exprimera par le mot kasumi, que l’on traduit conventionnellement par « brume » - même si bruma, en latin, signifie « hiver ».

De nombreux fruits, fleurs et animaux sont traditionnellement associés dans le haïku japonais à une saison. Le kaki est un fruit d’automne, la fraise (ichigo) un fruit d’été, autant de mots qui constituent des kigos.

Le kigo n'est pas spécifique au haïku traditionnel, il est également présent dans d'autres formes poétiques antérieures. Au XIIIe siècle, tout renga devait commencé par des vers comprenant une référence à la saison au cours de laquelle le poème était écrit.

Pratiquée par la plupart des poètes japonais classiques (Basho, Issa, Buson...), la règle du kigo a été remise en cause par Hekigodo (1873-1937), élève de Shiki, pour lequel le kigo était "une chaîne rivée à un corps vivant". Les haïkistes modernes, au Japon ou ailleurs, ne s'y astreignent  pas systématiquement, tandis que les traditionnalistes pestent contre les muki haïku, les haïkus sans kigo.

Des « éphémérides poétiques » ou saijiki compilent l’ensemble des kigos reconnus pour les haikistes soucieux de cette règle. Seegan Mabesoone en a publié un comportant près de 500 mots de saison – avec un grand nombre de haïkus pour les illustrer. Défenseur du kigo ou pas, autant en profiter...


Sur l'étang radieux
Une tortue sort la tête
Tendue vers les cieux
Chikusui Takeshita
Par HK
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Samedi 27 janvier 2007
Un jour, alors qu'un bonze frappait le gong en bois du monastère, Wumen Hyukai eut l'Illumination. Il composa à cette occasion le poème suivant :
Wú ! Wú ! Wú ! Wú ! Wú !
Wú ! Wú ! Wú ! Wú ! Wú !
Wú ! Wú ! Wú ! Wú ! Wú !
Wú ! Wú ! Wú ! Wú ! Wú !

en chinois et Mu en japonais sont des mots privatifs habituellement traduits par "sans" ou "non-". Ils correspondent aussi à des concepts essentiels du taoïsme, du bouddhisme Chan (en Chine) et du bouddhisme Zen (au Japon).

Le mot est particulièrement connu comme réponse à certains kôans. Les kôans (gong'an 公案 en chinois) sont de courtes histoires le plus souvent absurdes et fréquemment cryptiques rapportant divers enseignements Zen. Dans un kôan, répondre wú! ou mu! signifie en substance que les termes mêmes dans lesquels la question est posée interdisent une réponse juste. Dans le bouddhisme Chan, il existe bien des façons de répondre wu sans utiliser le mot. "Un disciple de Wumen lui demanda un jour :
- Y a-t-il quelque chose qui surpasse le Bouddha, qui surpasse les patriarches ?
- Oui, répondit Wumen, les petits pains au lait !
"
cité dans Taïkan Jyoji, L'art du kôan zen

Les bouddhismes Chan et Zen puisent une part de leur inspiration dans l'un des ouvrages fondateurs du taoïsme, attribué à Zhuangzi qui vécut quatre siècle avant J.-C. On y trouve fréquemment évoqué le wu wei (無為), souvent traduit par "vide", "non-agir" ou "inaction". Zhuangzi évoque aussi longuement l'écart irréductible qui sépare le langage de la réalité qu'il prétend saisir. Et de s'exclamer : "Ah ! si je connaissais un homme qui oublie le langage, pour avoir à qui parler !" (XXVI.k, traduit par J.F. Billeter)

Par HK
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Mercredi 31 janvier 2007
"Il ne faut pas blâmer ma mère. Il ne faut blâmer personne.
Si quelqu'un doit être blâmé, autant blâmer tout le monde.
Ou alors blâmons la condition humaine..."

Taneda Shoichi naît en 1882 dans une famille de producteurs de sake. Alors que son père multiplie les infidélités et sombre dans l'alcoolisme, sa mère se suicide en 1893 en se jettant dans un puits.

A vingt ans, Shoichi entame des études de littérature, et choisit alors le pseudonyme de Santoka - "Feu au sommet de la montagne". Il abandonne au bout de deux ans : études, alcoolisme et dépressions ne font pas bon ménage.

De retour dans l'entreprise familiale, en 1910, il se marie à Sato Sakino, avec qui il aura un enfant. L'année suivante, il commence à publier des haïkus dans le magazine Soun, dirigé par le poète Ogiwara Seisensui, qui prendra Santoka comme élève. En 1916, l'entreprise de sake de la famille fait faillite. Santoka tente quelques temps de tenir un boutique de livres d'occasion, sans grand succès. En 1920, son mariage est rompu, et Santoka part vivre seul à Tokyo. Peu après, son père et son jeune frère se suicident.

En 1924, c'est Santoka à son tour qui, ivre mort, tente de se suicider, débout sur les rails d'un train. Sauver in extremis par Mochizuki Gian, un moine adepte du boudhisme Zen, il est reccueilli par ce dernier. Domestique dans le temple de Gian, il est bientôt ordonné moine. Santoka formule alors trois voeux.
Ne pas exiger l'impossible.
Ne pas regretter le passé.
Ne pas se culpabiliser.

En 1925, il quitte le temple, et commence une vie d'errance à travers le Japon, faite de mendicité et de haïkus. Des préceptes de Ogiwara Seisensui et de sa vie chaotique, Santoka héritera une conception très libre du haïku. Refusant à la fois le principe du kigo et les règles rythmiques de versification en 5-7-5, Santoka pratique un haïku affranchi de toute contrainte formelle, où seule compte l'expérience poétique. Il n'est pas jusqu'à la grammaire japonaise qu'il outrepasse allègrement, si celle-ci est un frein à son expressivité.

En 1932, il s'installe dans un ermitage, auquel il reviendra régulièrement entre ses voyages, jusqu'à sa mort en 1940. L'un de ses amis, Oyama Sumita, décrit sa vie en ces termes :

"Santoka ne pensait ni à hier, ni à demain, mais il prenait chaque jour comme il se présentait. Dans le zen, le moindre souffle est apprécié pour ce qu'il est. Santoka fit honneur à chaque souffle, chaque instant, chaque jour, comme si c'était son dernier. Chaque pas, chaque mouvement, chaque haïku était le tout de sa vie."

L'histoire ne dit pas ce que sont devenus sa femme et son enfant ;-)

蝿を打ち
蚊を打ち
我を打ち

Par HK
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Dimanche 4 février 2007

Tokyo Godfather, un film d'animation publié en 2003 en forme de conte de Noël.

Tout commence par un prêche emprunté. Deux personnages parmi d’autres sont prêts à s’acquitter, de plus ou moins bonne grâce, de ce billet d’entrée pour la soupe qu’une œuvre de charité chrétienne offre aux sans-abris.

Hana, travesti à la carrure impressionnante et Gin, vieux barbu rabougri et alcoolique, auront de quoi se nourrir eux, ainsi que la jeune fille qu’ils protègent.

Kiyuki, d’ailleurs, les attend sagement, illuminant le soir de noël des passants d’un miracle à sa portée. Elle crache de petits glaviots ciselés du toit d’un immeuble, discrètement camouflée derrière l’immense publicité pour le film du moment : L’ange des larmes.

Il manquait un divin enfant à ces rois en marge. Le voici dans une crèche de poubelles, perdu dans l’arrière-cour d’un quartier riche. Kiyoko, ainsi baptisée le temps d’un conte, rejoint l’équipage. Dur de savoir si elle conduira ses protecteurs dévoués vers un salut ici-bas ou dans l’au-delà.

 

Hana, lorsqu’il ne compose pas des réflexions théologiques rigolardes sur Dieu et ses erreurs, se fait poète. Elle sait aussi bien dissiper l’immobilité d’un instant par ses coups de gueule ravageurs ou ses crises de larmes, que le saisir d’un haïku inspiré.

Hana, "fleur", désigne implicitement dans un haïku la fleur de cerisier, et constitue un kigo. C’est le printemps, où tout se confond et tout renaît, qui va donc fixer en une poignée de kanjis et d’hiraganas les deux « saisons » de cette errance dans les rues de Tokyo : l’hiver, et le nouvel an, saison à part entière dans le haïku traditionnel japonais.

Alors qu’elle s’énerve contre les deux autres, l’expression de Hana s’arrête subitement, sous les premiers flocons qui commencent à tomber.
- Oh… un haïku.

 

Un petit bébé
Neige poudreuse sur ses joues
En cette nuit sacrée

 

Au moment de quitter sa mère adoptive, longtemps perdue de vue, Hana :

 

Le souffle blanc de ma mère
Qui me voit partir
Vers un long voyage

Lors d’une séparation déchirante avec le bébé abandonné dont Hana et Kiyuki pensent qu’il a enfin retrouvé sa mère, une horloge sonne au loin. Hana :

 

Le dernier jour de l’année
Quand les événements d’une vie
Sont instaurés

 

Par HK
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