Ethnographie nocturne
L’être a deux formes. La première est celle qu’il m’a été donné de voir le plus tôt. Pendant de longues années, je n’ai vu qu’elle. L’être en mouvement.
Dominant brutalement une montagne, surgissant face au énième étage d’une tour de verre, toisant avec indifférence un barrage de béton, l’être s’élance. Une vague énorme. Un mur d’eau. Un mur en mouvement, et moi figé face à lui les yeux levé vers sa hauteur. L’être en mouvement est immense, fascinant, paralysant.
Pourtant on lui échappe. Il se retire alors que son écume feignait déjà de caresser les vitres. Il surmonte le chemin sinueux, à flanc de roc, l’encerclant au creux de son rouleau, laissant complaisamment à ses prisonniers le temps de fuir. Ou il s’éclipse.
Tout disparaît soudainement dans une obscurité presque réconfortante. Les yeux de la nuit se ferment et cèdent la place au rythme du jour. Tout au plus en reste-t-il quelque chose, au creux du ventre. Pas une image, même pas un souvenir, à peine un sentiment. Rien qu'une sensation. Un noeud.
Pour quitter le quai, quelques escaliers. A côté des escaliers, un plan incliné. Ici, on a pensé aux handicapés, qu’eux aussi puissent s’approcher de l’être immobile. J’ai emprunté le plan incliné, glissant un peu, et puis je me suis accroché. Ca allait.
Depuis, je suis venu vivre sur cette petite butte, tombé malgré moi de ma colline prise entre deux fleuves, 317 kilomètres plus bas. Au pied de la petite butte, il y a la mer. Quelques escaliers nous séparent. Et puis une soir, longeant le havre, je l’ai reconnue. Je l’avais déjà vue des centaines de fois, mais l’être immobile ne s’était encore jamais laissé approché. Donc pas de rapprochement.
Ce soir-là, le vent soufflait. Les bateaux hurlaient. Je ne savais pas que les bateaux hurlaient. Et la mer était noire, immobile, sous le ciel d’une nuit claire. Je l’ai longée vers l’est, ôtant ma capuche pour sentir le vent sur mon crâne presque nu, puis vers le sud, et enfin vers l’ouest. Puis je suis revenu. Je l’ai longée vers l’ouest, vers le sud, vers l’est. J’ai remonté mes escaliers.
Une image de l’être immobile vit en bas de chez moi, sous des bateaux hurlants.
J’irai peut-être faire connaissance.